Quand l’avocat de l’affaire Avianca a remis au juge un mémoire bourré de fausses jurisprudences inventées par ChatGPT, sa défense a tenu en une idée simple : c’est l’outil qui s’est trompé. Le juge n’a rien voulu entendre, et il avait raison. On peut déléguer une tâche à une machine. On ne délègue jamais la responsabilité de ce qu’on signe.
Cette distinction est la plus importante de toutes, et c’est aussi la plus facile à oublier dans le confort de l’usage quotidien, quand l’outil rend service mille fois de suite sans accroc.
Deux choses qu’on confond trop vite
Déléguer une tâche, c’est dire à l’outil : fais ce travail. Rédige ce brouillon, trie ces données, propose ces options, résume ce document. Parfait, l’IA excelle à ça, et il faut l’utiliser largement pour ce qu’elle fait bien.
Déléguer la responsabilité, ce serait dire : décide à ma place, et assume si c’est faux. Or ça, aucune machine ne peut le porter. Elle n’a rien à perdre, rien à assumer, rien qui l’engage. La responsabilité ne se transfère pas à ce qui n’a pas de peau dans le jeu. On peut confier le geste, jamais la charge de l’avoir bien fait. Cette charge reste à celui qui signe, qui envoie, qui décide.
L’affaire Avianca est devenue célèbre précisément parce qu’elle a tranché cette confusion en public, et durement. Mais elle se rejoue à petite échelle, sans tribunal, chaque fois qu’un professionnel reprend à son compte une réponse d’IA sans la vérifier, et découvre trop tard qu’il était seul à en répondre.
Plus une décision engage, plus la part humaine doit être nette
La conséquence pratique est claire et tient en une règle. Plus une décision engage, plus la part humaine doit être consciente. Pas forcément plus lente, mais nette.
Sur une reformulation d’email interne, l’enjeu est nul, on laisse filer. Sur une clause de contrat, un montant, un fait qu’on avance à un client, un chiffre qu’on présente à un investisseur, la vérification n’est pas une option, c’est la contrepartie de la signature. Reprendre à son compte, c’est devenir responsable. Donc on vérifie ce qui doit l’être, on remonte à la source avant de citer, et on garde la main au moment qui engage.
Cette règle a un effet secondaire vertueux. Elle oblige à classer ses usages par niveau d’enjeu, et donc à savoir, à chaque fois, ce qu’on est en train de faire. C’est une hygiène de décision, pas une méfiance envers l’outil.
Ce qui reste, justement, à un dirigeant
Je le répète à mes étudiants comme aux dirigeants que j’accompagne, et c’est presque rassurant. L’IA est un formidable exécutant et un piètre responsable. Lui confier le travail, oui, et de plus en plus. Lui confier le fait d’avoir raison, jamais.
Loin d’être une contrainte, cette distinction dessine ce qui fait encore, et durablement, la valeur d’une personne dans une organisation. À mesure que la machine absorbe l’exécution, ce qui prend de la valeur, c’est précisément ce qu’elle ne peut pas porter : assumer un choix, en répondre devant les autres, tenir quand ça tourne mal. La responsabilité n’est pas un fardeau dont l’IA nous libère. C’est le coeur de ce qui nous reste, et c’est là qu’un dirigeant doit investir, pas s’effacer. Une machine qui n’a rien à perdre ne décidera jamais vraiment à la place de quelqu’un qui, lui, a tout à perdre.