On parle beaucoup d’apprendre l’IA. On parle rarement de désapprendre, et c’est pourtant la compétence qui me semble la plus décisive aujourd’hui, et de loin la plus difficile.
Désapprendre, ce n’est pas oublier. C’est accepter que des certitudes qui marchaient hier ne marchent plus, et lâcher prise avant qu’elles ne deviennent des angles morts. Un métier qu’on croyait à l’abri. Une façon de faire qu’on jugeait indépassable. Une frontière entre ce qui était humain et ce qui ne pouvait pas l’être. L’IA déplace ces lignes plus vite que nos habitudes ne se mettent à jour, et nos habitudes ont la vie dure.
Le danger n’est pas l’ignorance, c’est la certitude périmée
Pour un dirigeant, le risque n’est pas de ne pas savoir. L’ignorance, on la repère, on la comble. Le vrai risque, c’est de savoir des choses qui ne sont plus vraies, et de décider en s’appuyant dessus sans s’en rendre compte. La confiance d’hier devient le piège d’aujourd’hui.
Je le vois souvent. Un dirigeant qui a bâti sa réussite sur une intuition juste pendant vingt ans applique cette intuition à un monde qui a changé sous ses pieds, et ne comprend pas pourquoi ça ne marche plus. Ce n’est pas un manque d’intelligence, c’est l’inverse : c’est une intelligence qui a trop bien appris, et qui n’a pas désappris à temps. Les savoirs solides sont les plus dangereux quand le terrain bouge, parce que ce sont eux qu’on questionne le moins.
Pourquoi c’est si dur, et si rare
Désapprendre demande une forme de courage particulière, parce que ça oblige à reconnaître qu’on s’était installé dans une idée, parfois confortablement, parfois depuis longtemps. C’est inconfortable, ça touche à l’ego, ça donne le sentiment de revenir en arrière.
C’est exactement ce qui distingue ceux qui traversent un changement de ceux qui le subissent. Les premiers révisent leurs cartes quand le territoire change. Les seconds défendent les anciennes cartes jusqu’à se perdre, en accusant le territoire d’avoir tort. L’IA, en ce moment, redessine le territoire à toute vitesse. Jamais la capacité à réviser ses cartes n’a eu autant de valeur.
Et c’est rare, parce que tout, dans une carrière qui réussit, pousse à la confiance plutôt qu’au doute. On est récompensé pour avoir raison, pas pour avoir changé d’avis. Désapprendre va à contre-courant de cette mécanique.
Comment l’entretenir, en pratique
La bonne nouvelle, c’est que ça se cultive comme un muscle.
Se demander régulièrement, sincèrement, ce qu’on tient pour acquis et qui pourrait avoir bougé. Pas une fois par an dans un séminaire, mais comme une hygiène mentale. Aller voir ce qui se fait ailleurs, dans d’autres secteurs, avant que ça n’arrive chez soi, parce que les ruptures voyagent d’un métier à l’autre. Préférer, dans une réunion, la question gênante à la réponse rassurante. Et s’entourer de gens qui osent dire que vous vous trompez, plutôt que de gens qui confirment ce que vous pensez déjà.
Il y a un lien direct avec l’IA elle-même. Un dirigeant qui sait désapprendre utilise bien l’IA, parce qu’il accepte qu’elle bouscule ses certitudes sur ce qui était possible. Un dirigeant arc-bouté sur ses savoirs la rejette ou la subit, selon son humeur, sans jamais vraiment s’en servir.
L’IA ne récompense pas ceux qui en savent le plus. Elle récompense ceux qui acceptent le plus vite de réviser ce qu’ils savent. Apprendre, nous le faisons tous, c’est même devenu un réflexe valorisé partout. Désapprendre, presque personne n’ose. C’est précisément là, dans cet espace que la plupart évitent, que se gagne l’avance des prochaines années.